Alea jacta est

05 octobre 2015

On connaît l'expression le sort en est jeté, soit en latin alea jacta est. On en connaît aussi souvent l'origine romaine, César franchissant le Rubicon.

Encore faudrait-il se rappeler que le Rubicon est un fleuve, qu'il n'est pas bien large et pourrait s'enjamber comme Fellini et ses camarades de classe à la suite de leur professeur d'histoire au début de Fellini Roma, même si lui, César, l'a franchi sur un pont avec ses légions armées, défiant ainsi l'interdiction du Sénat, risquant sa carrière, et sa vie.

César franchissant le Rubicon (1480)
César franchissant le Rubicon
(anonyme, ca 1480, musée Condé, Chantilly)

Toutefois, à en croire Plutarque, il n'aurait pas dit pas alea jacta est en latin, mais plutôt l'expression grecque άνερρίφθω κύβος, si ordinaire à ceux qui se livrent à des aventures difficiles et hasardeuses — selon la traduction de l'Abbé Dominique Ricard.

Or c'est bien dans l'expression en grec qu'on a le mot — au singulier, soit dit en passant. Le dé lui-même, le petit cube (κύβος), est donc devenu l'alea, et il perd en latin toutes ses applications concrètes qui font le génie de la langue d'Homère, vertèbre du cou mais encore, et surtout, petit gâteau carré ou tranche de thon salé.

Cela dit, si on s'y arrête un instant, peut-on croire que César ait imaginé se livrer entièrement au hasard par cette décision, prise à l'improviste? Ou qu'il ait plutôt tenté sa chance sur la base d'un risque qu'on dirait calculé.

On n'en a pas encore tout à fait fini car la traduction exacte du grec donnerait le sort en soit jeté, indiquant dès lors un choix en quelque sorte délibéré. D'ailleurs, au cours de la nuit, il semble avoir assez longuement pesé le pour et le contre, qui ne sont pas le pile et la face d'une pièce. Quant à la part irrévocable de la décision, elle a pour corrolaire l'idée assez essentielle qu'on ne peut pas revenir en arrière. Visiblement, en grec, un dé suffit à jouer.

Où se niche la part de jeu? Dans l'absolue impossibilité qu'il y a de prédire parfaitement l'issue de l'expérience, reproduisible, consistant à jeter un dé puis à observer sa face tournée vers le ciel après qu'il a roulé sur une surface plane et solide. Les esprits rusés avanceront que si l'on pouvait décrire à la perfection la physique de l'expérience, alors son issue serait déterministe et non plus aléatoire.

Peut-être. Mais la vie a ceci de fascinant que même un mécanisme robotique isolé sous une cloche de verre hermétique au chant du monde pourrait éventuellement subir les effets du hasard. Depuis le ⅩⅧe siècle, le phénomène d'érosion du déterminisme décrit par Ian Hacking a peu à peu sapé le piédestal sur lequel reposait le déterminisme comme vérité absolue et accessible, plaçant ainsi l'aléatoire au centre du jeu scientifique. De scories, les variations sont devenues la nature-même des phénomènes. Aucune science n'y échappe.

Le soldat romain au pied de la crucifixion ne lésine pas. C'est trois dés qu'il a lancés.

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