Da Verona

12 octobre 2015

Il faut une part de hasard, lié à un voyage à Milan, pour s'arrêter sur Michele Da Verona, dont on ne peut pas rater à la Pinacothèque de Brera l'immense Crucifixion — un majestueux rectangle de 335x720 cm2. Il faut aussi qu'elle retienne notre attention, celle-ci, plutôt que celle-là, un peu plus loin, de Bramantino, deux fois moins grande il est vrai mais surtout dépourvue d'un détail essentiel: les joueurs de dés, alias les soldats romains.

Michele Da Verona est célèbre, si on veut, pour avoir peint des Crucifixion. Il était visiblement un spécialiste de la question, se remettant au même ouvrage pour la même congrégation. L'encyclopédie précise qu'il est né entre 1469 et 1470; par esprit de symétrie, quoiqu'avec une incertitude moindre, il est mort entre mai et juin 1536. Il a trente ans environ lorsqu'il réalise son chef d'œuvre, notre Crucifixion, pour un monastère à Vérone. Le tableau reste inconnu jusqu'à la fermeture du couvent, par Napoléon en 1806. Il est transféré à Brera en 1811; sans doute était-il trop encombrant pour être rapatrié par un col alpin.

Crocifissione
Crocifissione
(Michele Da Verona, ca 1500, Pinacothèque de Brera, Milan)
(le soldat est au pied de la croix de gauche)

Michele ne part pas de rien. Tout semble indiquer qu'il a vu la Crucifixion peinte par Jacopo Bellini dans la cathédrale de Vérone, perdue depuis, avec ou sans soldats romains — nous aimerions bien le savoir. En tout cas, dans celle de Venise, attribuée à Jacopo et son fils Giovanni, il n'y a pas de joueurs de dés visibles, quelques soldats à l'horizon, deux personnages sont assis au troisième plan et peut-être sont-ils en train de jouer?

Nous écrivions ici que le soldat de Michele ne lésine pas et que c'est trois dés qu'il a lancés. L'issue de l'expérience peut être décrite de plusieurs façons: la somme des valeurs obtenues est s, un entier entre 3 et 18; les trois valeurs obtenues sont a, b, c, trois entiers entre 1 et 6; elles sont successivement A puis B puis C, trois entiers entre 1 et 6, etc. De raffinement croissant (si je connais (A,B,C), alors je connais a, b, c et s; si je connais a, b, c, alors je connais s), ces descriptions témoignent bien de la même expérience. Elles en sont des modélisations. Le juste degré de raffinement de la modélisation, fruit de notre compréhension des mécanismes qui gouvernent l'expérience, est naturellement dicté par l'usage que nous souhaitons en avoir in fine.

Imaginons que le jeu auquel s'adonnent les deux soldats, s'ils sont bien deux, est dénué de toute stratégie, l'enjeu étant tel que la victoire ne saurait dépendre d'une quelconque habileté de l'un ou de l'autre, et qu'il n'importe aucunement de jouer en premier ou en second. Dès lors, quelle que soit la règle qui départage le vainqueur et le vaincu, ils ont chacun initialement une chance sur deux de l'emporter. Ils auraient donc tout aussi bien pu tirer à pile ou face avec une pièce équilibrée! A quoi bon alors lancer trois dés? Sans doute pour l'illusion de solliciter davantage le hasard. L'illusion est théoriquement étayée par la notion d'entropie: l'entropie de l'expérience consistant à tirer à pile ou face égale 1 quand celle de l'expérience consistant à lancer trois dés et à retenir la somme des valeurs égale 3.6.

Mais au fait, ces deux soldats, que jouent-ils? Ils tirent au sort la tunique du Christ, c'est ce qu'on lit dans les Psaumes (22, 18). La tunique est d'une seule pièce et ils ne veulent pas la déchirer, ni la découper; c'est donc au sort de trancher.

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