jamais toute pensée émet

26 octobre 2015

Paru au seuil du ⅩⅩe siècle, Un coup de dés jamais n'abolira le hasard de Stéphane Mallarmé est le POÈME par excellence. Ecrit dans une langue abrupte et splendide, syncopé comme on le dirait d'un morceau de jazz, le poème est aussi conçu visuellement, avec ses lignes distribuées sur des doubles pages et son jeu typographique. Il est, enfin, énigmatique.

Un naufrage se dénoue. Un Maître tient dans son poing fermé des dés, deux probablement, qu'il hésite à lancer. L'aigrette (une plume) qui coiffait sa toque témoignera bientôt seule du drame, quoique fugacement car elle est happée par un tourbillon. Du tourbillon surgit brièvement une sirène, la proue du navire? Le lancer a-t-il eu lieu? Nulle certitude mais oui, peut-être, sous la forme céleste d'une constellation dont les étoiles sur fond de ciel nocturne s'identifieraient aux points des dés.

UN COUP DE DÉS

JAMAIS

QUAND BIEN MÊME LANCÉ DANS DES CIRCONSTANCES
ÉTERNELLES
DU FOND D'UN NAUFRAGE
LE MAÎTRE
inférant
de cette conflagration à ses pieds
de l'horizon unanime
que se prépare
s'agite et mêle
au poing qui l'étreindrait
comme on menace un destin et les vents
l'unique Nombre qui ne peut pas être un autre
hésite
à n'ouvrir pas la main
crispée
par delà l'inutile tête
vers cette conjonction suprême avec la probabilité

N'ABOLIRA

plume solitaire éperdue
la lucide et seigneuriale aigrette
scintille
puis ombrage
une stature mignonne ténébreuse debout
en sa torsion de sirène
le temps
de souffleter
par d'impatientes squames ultimes
un roc

LE HASARD

RIEN
l'événement accompli en vue de tout résultat nul
N'AURA EU LIEU
QUE LE LIEU
EXCEPTÉ
PEUT-ÊTRE
UNE CONSTELLATION
d'un compte total en formation
veillant
roulant
doutant
brillant et méditant
avant de s'arrêter
à quelque point dernier qui le sacre

Toute Pensée émet un Coup de Dés
Le Christ dans la tempête sur la mer de Galilée, détail (Rembrandt,
1632)
Un coup de dé jamais n'abolira le hasard, extraits Le Christ dans la tempête sur la mer de Galilée, détail
(Stéphane Mallarmé, 1897 et 1914) (Rembrandt, 1632)


Le poème pose une énigme littéraire qui s'articule autour de cet unique Nombre qui ne peut pas être un autre. Avec ses mots dés, hasard, probabilité, événement, peut-être, avec l'expression compte total en formation, il invite à une lecture probabiliste. Selon la magnifique expression de Quentin Meillassoux, Un coup de dé jamais n'abolira le hasard est en fait un poème tremblé (la qualification sonne lumineusenent aux oreilles du probabiliste) qui recèle en son sein un procédé de cryptage élucidé par celui-ci.

A suivre…