L'improviste

25 janvier 2016

L'improviste existe comme tel dans le Dictionnaire universel de Furetière au ⅩⅦe siècle: avec la particule à, & l'article, se dit adverbialement de ce qui arrive soudainement et sans qu'on s'y attende. Car il n'existe pas sans particule, sauf chez le magicien Réda, qui propose en sous-titre Une lecture du jazz, qui inspire notre Une lecture des stat'z.

Improviser ici c'est faire place l'imprévu; à celui qu'on a prévu de solliciter et à celui qui s'invite. Comme l'anecdote, célèbre, du mouchoir dans les mains de Monk puis de la cendre de cigarette qui l'obligent à des doigtés inattendus sinon imprévisibles tandis qu'il joue Round Midnight au Village Vanguard à la Noël 1967; à la même heure, Jimi Hendrix se déguisait en Père Noël avec barbe de coton blanc, cape rouge et chapeau à plumes. Comme cette anecdote, moins connue racontée par Laurent de W., d'un Thelonious Sphere (ses deux prénoms), joueur émérite de basketball, tirant son piano près du terrain pour improviser impromptu au rythme des rebonds du ballon pendant un pick-up game à New-York.

Thelonious  Monk
Thelonious Sphere Monk at Lincoln Centre, NYC, 1962
(Herb Snitzer)

L'interprétation d'un standard en jazz est une belle métaphore de ce qu'est la réalisation d'une loi de probabilité. La performance est le fruit de la conjonction entre une pièce (le standard figé), des interprètes (leurs instruments, leur technique, leur complicité), et la grâce, l'inspiration du moment. La plus simple des illustrations: Bernoulli interprète p=½ au sifflet à deux tons et nous régale équiprobablement d'un la ou d'un fa. On se lasse rapidement. On écoute en revanche avec un émerveillement chaque fois renouvelé les Variations Goldberg par Glenn Gould saisies dans leurs versions de 1955 ou de 1981, ou les Variations Variations Goldberg par Dan Tepfer qui insère entre les arias et les variations des improvisations sur leurs thèmes.

La notion de loi de probabilité apparaît alors dans toute sa grandiose complexité. La loi de probabilité est constituée d'une multitude de traits (features en anglais), allant du très simple (le titre, le nombre de mesures, le tempo suggéré) au compliqué (la mélodie, son accompagnement), à l'intangible (les erreurs, les écarts, l'écoute mutuelle, l'inspiration, l'envol collectif).

Pour conclure, un pur hasard nous fait bifurquer, au débotté, de Réda à Vian. Un autre hasard, moins innocent, nous entraîne sur ses chroniques de jazz à Radio 49. En mai, il l'intitule Ne crachez pas sur la musique noire. Il chante les classiques, puis les modernes, Charlie Parker en tête, et il conclut avec une désinvolture et une justesse qui lui ressemblent: venez donc les écouter ou ouvrez votre radio, vous comprendrez ce que je voulais dire. Et si vous n'aimez pas ça, incriminez votre oreille et faites un effort: cela en vaut la peine.

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