Avec des si

15 février 2016

Février est le mois des Oscars. Si on n'imagine pas un instant les membres de l'Academy of Motion Picture Arts and Sciences départager les acteurs en tirant à la courte-paille, le hasard joue néanmoins sa partition dans l'attribution de la statuette.

Prenons l'exemple de Cate Blanchett. Etudiante en économie, elle prend une année sabbatique; avant de rentrer à Melbourne, elle passe quelques jours au Caire (mettons pour voir les pyramides); afin de gagner quelques livres convertibles en dollars, elle est figurante dans un film de boxe égyptienne (un rôle de majorette); c'est le premier degré d'une carrière qui la mènera au sommet.

C'est en 2008 qu'elle tourne L'Etrange histoire de Benjamin Button. Depuis vingt ans, les studios rêvent d'une adaptation de la brève nouvelle de Fitzgerald. Cinq tentatives ont déjà échoué. L'histoire en question navigue entre destin et prédestination, et tient donc un peu du lieu commun. Ce qui est moins commun, c'est que ce curious case est celui d'un individu qui naît vieux et rajeunit, ce BB dont l'existence se déroule à rebours. Un leitmotiv s'impose: You never know what's coming for you. (On sait pas c'que la vie nous réserve.) Un motif revient: celui de l'homme frappé sept fois par la foudre (mais il semble qu'au montage il ne reste que six occurences). Une réplique crève l'écran: Our lives are defined by opportunities; even the ones we miss. (Nos vies sont définies par des opportunités; même celles qu'on manque.)

boutons

Dans son De rerum natura, Lucrèce place la notion de clinamen au cœur de la physique dite épicurienne. Le clinamen, c'est la déviation spontanée des atomes de ce qui serait autrement leur chute infinie en lignes droites, comme des gouttes de pluie dans le vide immense. C'est elle qui explique de l'existence des corps jusqu'au libre arbitre.

Pourtant, depuis l'Antiquité jusqu'au ⅩⅧe, la notion de hasard a été constamment évacuée des descriptions déterministes de plus en plus complexes élaborées pour décrire la réalité. Les concepts de variations et de changements avaient alors une connotation très péjorative. Déjà évoquée ici, l'érosion du déterminisme de Ian Hacking a été un lent phénomène d'émancipation du carcan déterministe. La théorie de l'évolution de Darwin et l'analyse de jeux de données administratives y ont joué un rôle-clef.

Sans pour autant recourir à la géniale collison d'atomes de Lucrèce, le film L'Etrange histoire de Benjamin Button postule que nous allons (parfois) droit à la collision sans le savoir. Il s'en suit la présentation de l'accident de Cate comme la somme des hasards digne du battement d'ailes du papillon de Maxwell — un manteau oublié, un coup de téléphone impromptu, un réveil qui ne sonne pas, un lacet défait, les aléas du trafic, etc, puis tout est repris à l'envers, avec des si — qui montrent ce qui (ne) se serait (pas) passé si.

Cate Blanchett retrouve ici Brad Pitt qu'elle avait côtoyé dans Babel, dont le scénario faisait la part belle au hasard par le biais d'une carabine. Cate Blanchett, on la retrouve aussi dans Carol, qui lui vaut une nouvelle nomination aux Oscars.

Laissons le dernier mot à BB:

Some people, were born to sit by a river. Some get struck by lightning. Some have an ear for music. Some are artists. Some swim. Some know buttons. Some know Shakespeare. Some are mothers. And some people, dance.

(Certaines personnes, naissent pour s'asseoir le long d'une rivière. Certaines sont frappées par la foudre. Certaines ont l'oreille musicale. Certaines sont des artistes. Certaines nagent. Certaines s'y connaissent en boutons. Certaines connaissent Shakespeare. Certaines sont mères. Et certaines personnes, dansent.)

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