L'Énigme du coup de dés

02 novembre 2015

Dans ce précédent billet, nous évoquions l'énigme posée depuis sa parution en 1897 par le poème Un coup de dés jamais n'abolira le hasard de Stéphane Mallarmé, celle de cet unique Nombre qui ne peut pas en être un autre. L'énoncé est énigmatique car on ne voit pas comment singulariser un nombre unique qui, au contraire de tous les autres, manifesterait une nécessité absolue.

La tradition se partage en deux interprétations opposées. Elles se font toutes deux l'écho de la mémorable crise provoquée par l'émergence du vers libre. Pour l'une, le naufrage du Maître, ou plutôt du Mètre, serait ainsi celui du poète tâchant de maintenir à flot le nombre poétique par excellence qu'est le 12 (double six) de l'alexandrin français. Cependant, Mallarmé argumenta en son temps que les deux formes poétiques, vers libre et alexandrin, se complétaient. Pour l'autre, le poème serait le grand éclat de rire expiatoire du Maître moquant sa folle et illusoire entreprise poétique et reconnaissant son échec dans la recherche absolue d'un nouveau mètre ultime et nécessaire; car, enfin, même si le Nombre parfait était produit par le lancer, il ne serait jamais que le fruit du hasard. Cette lecture ironique se heurte quant à elle à un écueil narratif: pourquoi le Maître inférerait-il du naufrage du vers classique la vacuité de la promesse d'un nouveau Nombre unique? Ces deux interprétations butent sur l'apparent démenti à l'inférence du Maître formulé dans le titre même du poème.

Les  mains  de Mallarmé
Les mains de Mallarmé

Dans son ouvrage Le Nombre et la sirène, Quentin Meillassoux dénouerait la contradiction en ouvrant une troisième voie qui parvient à concilier les deux énoncés. Littéralement, le poème contient le syllogisme suivant:

Un coup de dés jamais n'abolira le hasard.
Le Nombre (s'il avait lieu) serait le hasard.
Un coup de dés jamais n'abolira le Nombre.

Le Maître pressent, lors du naufrage, que se prépare l'unique Nombre du hasard comme tel. Mais comment un lancer de dés pourrait-il avoir pour résultat l'essence-même du hasard plutôt que l'un de ses effets?…

A suivre…