Rameaux

21 mars 2016

L'occasion fait le larron. Il serait dommage de ne pas revenir aux dés de la crucifixion en ce lendemain du dimanche des Rameaux qui inaugure le début de la semaine sainte. Pour les optimistes, le proverbe est aussi une façon de dire que l'homme ne fait pas le mal par nature mais du fait des circonstances. Les pessimistes (les réalistes?) feront remarquer que s'il y a un bon et un mauvais larron, c'est simplement que le bon s'est repenti.

Crocifissione di Cristo
Crocifissione di Cristo
(Le Tintoret, ca 1554, Galeria dell'Accademia, Venise)

C'est le hasard — si on veut — d'un voyage à Venise qui vient de relancer les dés. Et ce n'est plus au musée Correr comme à l'automne mais à la Galerie dell'Accademia qu'ils nous entraînent, devant la Crucifixion du Christ du Tintoret.

Tintoret, on peut le considérer comme le plus grand. En tout cas, le petit teinturier est celui qui court le plus vite et qui saute le plus haut, voyez sa Création des animaux. Son patronyme, Robusti, suffit à en faire le plus fort. Dans sa Crucifixion du Christ les joueurs, magnifiques, sont affairés en bas à droite, dans un tableau d'environ 280x450cm2, de sorte qu'en s'approchant on discerne les nombres de points (les valeurs) sur chaque face apparente.

Crocifissione di Cristo
Crocifissione di Cristo, détail
(Le Tintoret, ca 1554, Galeria dell'Accademia, Venise)

Le nez collé à la toile, ou presque, il apparaît que le jet de dés aboutit aux valeurs 2, 2 et 3, quoiqu'on n'y mettrait pas sa main à couper. Comment Tintoret a-t-il choisi celles-ci? Aurait-il lancé trois dés et reproduit le résultat? Et plus généralement, comment les maîtres représentant des crucifixions procédaient-ils en peignant les dés des soldats?

Imaginons un instant qu'un plaisant amateur entreprenne de recenser tous les lancers d'au plus trois dés de l'histoire des crucifixions. Il lui serait aisé de résumer le fruit de ses recherches dans un tableau de contingence à six colonnes (une pour chaque valeur de 1 à 6) et trois lignes (pour les lancers de 1, 2, 3 dés). A la croisée de la ie ligne et de la je colonne, le nombre de dés présentant la valeur j parmi les crucifixions dans lesquelles les soldat jouent avec i dés. Partant du principe que si les peintres reproduisaient des lancers de dés réellement effectués, alors les probabilités d'apparition de chaque valeur ne dépendraient pas du nombre de dés jetés, il pourrait peut-être, à partir de ces données patiemment recueillies, déceler les indices d'une pratique cabalistique…

Un test du χ2 ferait bien l'affaire. Fondé sur la comparaison des effectifs empiriques, c'est-à-dire observés, aux effectifs théoriques sous l'hypothèse de l'indépendance du nombre de dés lancés et des valeurs obtenues (et donc, de l'absence de pratique cabalistique), le test du χ2 produit en particulier un nombre entre 0 et 1 appelé p-value. Plus celui-ci est petit, plus l'hypothèse d'indépendance est contestée par les observations. Typiquement, une p-value inférieure à 5% est considérée comme significative: elle incite à franchir le Rubicon, à ne pas écarter la possibilité d'une pratique cabalistique.

A titre d'illustration, imaginons que le tableau de contingence obtenu en recensant 600 crucifixions soit le suivant:

valeurs obtenues
1 2 3 4 5 6
nombre de dés jetés 1 15 19 12 22 14 18 100
2 32 27 36 29 40 36 200
3 41 58 56 42 50 53 300
88 104 104 93 104 107 600

La p-value du test du χ2 d'indépendance s'élève alors à 45%. Rien dans le tableau de contingence ne semble indiquer un quelconque pratique cabalistique… à l'échelle collective du moins. Pour ce qui est de comment Tintoret a décidé de représenter deux 2 et un 3 sur sa Crocifissione di Cristo, les spéculations sont toujours bienvenues!

Une dizaine d'années après avoir peint cette crucifixion, Tintoret réalise, pour la coquette somme de 250 ducats, l'exceptionnelle Crucifixion dite de de San Rocco. Elle bat des records avec ses 12 mètres de long, autant de mètres que d'apôtres distingués par le Christ, avec son ciel de cendre bleue d'Egypte, et toutes ses histoires qui n'en finissent pas.

A lundi prochain, pour une nouvelle crucifixion — qui date elle de 1942, l'année de la conférence de Wannsee où la solution finale de la question juive sera mise au point.

Billet suivant